La langue tamoule, destin d’une transmission par la parole dans un mouvement entre psychisme et culture  

Thevaki Sriseyohn

 

 

Ce travail de recherche porte sur les enjeux psychiques de la transmission culturelle.

Partant du lien étroit entre psychisme et culture, nous explorons ce qui se joue psychiquement dans la transmission de la langue tamoule à partir de la manière dont se forge l’identité, telle qu’elle est repérable dans la parole de ceux et celles que nous avons rencontré, au sein d’un espace autre que celui du pays d’origine.

Comment le sujet s’approprie t-il la langue pour l’intégrer dans sa manière d’être et d’agir dans ses différents rapports au monde et aux autres ?

L’identité serait-elle un effet de la rencontre entre psychisme et culture, et ainsi le produit d’une sorte d’ « arrangement psychique » avec un contexte culturel donné ?

 

C’est dans ce mouvement que nous proposons de voir comment ces éléments-là prennent naissance et participeront à la construction identitaire des nouvelles générations, ceci à travers un exemple, celui d’une famille de « culture tamoule » traversée par des origines tamoules et malayalis.

 

Nous avons ainsi rencontré les parents et leurs trois enfants et exploré, dans leur parole, les indices d’une transmission du culturel sur les plans conscient et inconscient dans cette mise en contact d’une génération avec une autre, et la façon dont l’identité de chacun s’est imprégnée de ces diverses données culturelles au travers de ce processus.  

 

Données informatives sur les origines et les langues :

 

Il s’agit d’une famille d’origine indienne.

La mère se prénomme Annie, elle est Malayali, originaire de la région du Kerala située au Sud Ouest de l’Inde et dont la langue est le Malayalam.

Ses parents sont Malayalis.

 

Le père se prénomme Marc, il est Tamoul, originaire de la région du Tamil Nadu située au Sud Est de l’Inde et dont la langue est le Tamoul.

Son père est Tamoul et sa mère est Malayali.

 

Marc et Annie sont tous deux nés en Inde et leurs trois enfants sont nés en France.

 

Marc parle en tamoul avec sa femme et en français avec ses trois fils.

Annie, elle, parle en tamoul avec son mari et ses trois enfants, une langue qu’elle a apprise depuis le mariage.

 

 

Résultats de la recherche :

 

Du côté des enfants, ce qui est, d’une certaine manière, repérable comme commun dans leurs constructions identitaires, c’est que la langue tamoule est celle qui leur est transmise et qui les ancre dans leur culture d’origine.

 

Les trois fils associent leur mère comme celle qui parle et avec qui ils parlent en tamoul, c’est elle qui « ramène ce côté indien », alors que du côté du père, ils lui reconnaissent « ce côté français », c’est d’ailleurs avec lui qu’est parlé le français.

La père, ayant grandit à Pondichéry, ancien comptoir français, avait déjà eu contact avec cette langue française, apprise à l’école.

Chacun d’eux va parler de leur père comme étant Tamoul, l’origine de la grand-mère paternelle est ici occultée.

La langue malayalam est énoncée par les fils uniquement pour situer leur mère dans son origine, mais n’existe pas par ailleurs dans leurs univers.

 

Il s’agit, si l’on peut dire ici, d’une transmission linguistique du paternel.

En effet, alors que, de façon majoritaire, les origines de cette famille se situent du côté de la région du Kerala où l’on parle le Malayalam, c’est la langue tamoule du père et du grand-père paternel qui est transmise à la génération suivante.

Ainsi, cette transmission de la langue du paternel renforce l’ancrage d’une dimension identitaire de la famille dans les racines culturelles du mari/du père.

 

Du côté du destin de ces langues pris dans un mouvement de transmission entre les générations à partir de la manière dont chacun se l’approprie, nous repérons dans leurs paroles :

 

Une identification des enfants à leur père, pris dans cette façon de se définir en tant que Tamoul, pris dans ce rapprochement à la culture française ainsi que dans ce mouvement d’écartement de l’origine de la mère.

Durant l’entretien, ce père nous dit qu’il ne maitrise pas la langue de sa mère comme il maitrise la langue de son père, ayant grandit dans un territoire linguistique tamoul, et, par ailleurs, il véhicule une admiration de la France depuis petit, on sent qu’il a un élan vers ce pays qu’il n’a pas envers son pays d’origine. C’est également dans cet espace que s’est dessiné son parcours, sa réussite, sa famille, et ainsi sa vie.

 

Annie est ici « garante » de la transmission de la culture de son mari, en effet c’est par elle que passe cette transmission de la langue tamoule à ses enfants.

 

Nous nous demandons alors ce qui fait que cette femme fasse disparaître sa langue maternelle dans sa relation à son entourage. Quel lien a t-elle avec sa culture, son origine dans son histoire de vie ? Et de quelle manière s’est-elle structurée dans cette culture autre que celle d’origine ?

 

En effet, Annie s’approprie la langue tamoule comme langue de communication principale en barrant sa langue maternelle, c’est dans ce mouvement de distanciation de sa langue d’origine que quelque chose de sa relation à sa mère se dit. Elle évoque une relation sans attache avec sa mère en particulier.

C’est dans cette mise à distance de sa langue maternelle que son lien va se faire avec son mari à travers la langue tamoule, ce qui vient, par ailleurs, dire quelque chose de sa position d’épouse. Ce lien avec son mari qui passe par la langue tamoule, elle continue à le tisser avec ses enfants, alors que son mari, lui, parle en français avec leurs enfants.

Au travers de l’entretien, nous repérons que la langue de communication entre Annie et deux de ses belles-sœurs, malayalis et habitant en France, est également la langue tamoule et non pas la langue malayalam comme l’on aurait pu s’imaginer.

Un mouvement d’écartement de sa langue maternelle s’est marqué dans l’espace familial au sein du pays d’accueil. Ici, une sorte « d’arrangement psychique » s’est mise en place dans le sens où ce mouvement d’écart a permis à Annie de se construire dans un nouvel espace. La seule attache qu’elle évoque est celle avec ses enfants, elle visualise son avenir là où, en termes de territoire, ses trois fils sont ancrés.

 

Nous pouvons effectivement nous interroger sur la manière dont elle existait dans son espace familial avec ses parents et sa fratrie, et la manière dont elle existe dans son espace familial qu’elle a construite en France.

De la même manière que nous pouvons nous demander ce qu’aurait été le destin de la langue malayalam si Marc et Annie avaient une relation différente avec leurs parents d’origine malayalam.

Et c’est dans ces influences identificatoires et ces choix que les constructions identitaires des enfants baignent, reflétant un affichage identitaire « Tamoul » qui est du côté d’une construction.

 

 

 

 

Conclusion :

 

 

Ainsi, des mouvements psychiques viennent participer à ces choix linguistiques. Ces choix sont ainsi imprégnés de l’histoire de chacun, de l’identité de chacun, et de ce qui constitue la dimension inconsciente de chaque sujet dans son propre rapport à leur culture, leurs origines, mais aussi à leurs parents.

Si l’acquisition de la langue maternelle vient déterminer cet ancrage à l’univers des origines, nous pouvons également nous demander ce qu’il en est lorsque se côtoient plusieurs langues dans un même espace.

Ainsi, naître dans une langue donnée, inséparable d’un certain contexte social, accompagné de ses normes culturelles, de ses rites, de ses croyances…, structure, d’une manière ou d’une autre, le sujet dans son rapport aux autres et au monde. Et c’est par une imprégnation subjective, consciente et inconsciente, que toute personne construit son propre rapport à une dimension culturelle et s’y inscrit. Et ce mouvement-là peut être repérable dans la parole.

 

Pouvons-nous parler d’une identité ou de plusieurs identités ?

 

Dans cette transmission, nous ne pouvons isoler les deux cultures comme deux éléments distincts. Nous ne pouvons non plus ignorer l’influence de la culture malayalam sur la construction identitaire des enfants et de la famille, même si cette culture n’a pas été consciemment transmise.

Il y a, en effet, dans cet espace des éléments imprégnés de cette culture malayalam, qui passent à travers l’existence de certains plats, de façons de faire, d’être, de parler…

Est également à prendre en compte, le fait que les enfants comprennent le malayalam même s’ils ne le parlent pas.

 

Il est ici question de la manière dont on se saisit de sa ou ses cultures, et la façon dont on la ou les vit.

Au delà de l’usage des langues, nous nous intéressons sur la manière dont ces langues existent dans la réalité de ces personnes, de ce qui vient faire lien entre le sujet et sa langue.

 

C’est son histoire et celle des générations d’au-dessus qui vient faire trace dans ce qui est transmis ou non aux générations suivantes.

Le destin d’une langue va ainsi dépendre du rapport que les sujets transmetteurs auront avec cette langue qu’ils vont transmettre ou non à leur tour, et ceci va se traduire dans la manière dont chaque sujet va se structurer par rapport à cette langue.

 

En conclusion, nous précisons ici qu’il n’est pas question d’établir une différence entre les identités car l’identité en tant que telle ne peut être définissable comme un espace délimité, mais de la percevoir comme une construction qui se nourrie de ces mouvements, conscient et inconscient, entre les générations.

Le sujet est ainsi dans un espace mouvant qui se façonne, se construit, au contact de ce qu’il rencontre, de ce qu’il traverse et ce qu’il s’approprie.

 

 

Thevaki Sriseyohn, Vice Présidente de l'association Marinette Motti, Lecture d'une réalité, Observatoire des mouvements psychologiques dans le monde et lutte pour l'équité, psychologue clinicienne et chercheuse indépendante.

 

 

 

 

 

 

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